Mon travail d’archiviste à l’École française d’Athènes

Alors même que le nom mon blog vient de ma profession – pour rappel, je suis archiviste – je n’y ai parlé qu’une seule fois des archives, lorsque je vous ai présenté les ressources documentaires qui ont à la fois valeur de preuve et de mémoire du génocide dont se sont rendus coupables les Khmers Rouges au Cambodge.

Ces dernières années je n’ai pas vraiment vu d’autre raison pour vous parler mon métier, bien que mon poste à la commune de Pantin aurait pu faire l’objet de plusieurs articles, mais sans aucun rapport avec le voyage. Si vous souhaitez en savoir plus sur les missions et les réalisations d’un service d’archives communales, je vous renvoie vers le site internet du service, qui est très intéressant.

Mais comme vous le savez, depuis septembre dernier je n’habite plus en France mais en Grèce, et si j’y suis venue c’est tout d’abord pour travailler, toujours en tant qu’archiviste. J’ai la chance de travailler dans un établissement français de recherche prestigieux, l’École française d’Athènes, et il me semblait impensable de ne pas vous le présenter ici. J’en profite en même temps pour vous en dire un peu plus sur mon métier, tellement intéressant mais si méconnu !

L’École française d’Athènes

Dans les années 1820, la Grèce se révolte contre l’occupation de son territoire par l’Empire Ottoman, qui dure depuis 1458. Les grandes puissances européennes prennent parti pour la Grèce contre les Turcs, et envoient des troupes pour aider à l’indépendance. En 1828, la France lance l’expédition de Morée, et 14 000 Français débarquent dans le Péloponnèse. Parmi ces troupes on trouve dix-sept scientifiques, répartis en une section d’histoire naturelle, une section d’archéologie et une section d’architecture et de sculpture. La section d’archéologie est chargée de repérer les sites déjà connus et de réaliser une description précise des villes et des édifices. Il s’agit des débuts de l’archéologie, qui servent à la fois à développer la connaissance de la Grèce ancienne, tout en représentant un moyen pour les puissances européennes de s’immiscer dans les affaires du pays.

Après l’obtention de l’indépendance, les Français, les Anglais et les Russes tentent d’imposer leur influence dans le royaume grec. En septembre 1846 est créée l’École française d’Athènes, au départ plus comme un moyen de contrer les Anglais. Il s’agit en effet du premier institut étranger à s’établir en Grèce. Les premières missions de ses membres furent le perfectionnement de l’étude de la langue, de l’histoire et des antiquités grecques à Athènes. En 1850 une réforme place l’EFA sous la tutelle de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et affirme la vocation scientifique de l’École. Les membres, élèves de l’École normale supérieure, agrégés des classes d’humanités, d’histoire ou de philosophie, doivent rédiger des mémoires de recherche, envoyés à l’Académie qui contrôlait et suscitait des travaux, sur le modèle de ce qui se faisait pour les artistes à la Villa Médicis à Rome.

Dans les décennies suivantes, les missions de l’établissement se précisent, et il entre en concurrence avec d’autres instituts étrangers qui s’installent également à Athènes. Vient alors le temps des grandes fouilles, sur des sites toujours étudiés par l’École aujourd’hui. Dès 1873 des fouilles sont entreprises à Délos et sont effectuées de manière intensive entre 1904 et 1914 ; de 1892 à 1903 c’est la « Grande Fouille » de Delphes ; de 1902 à 1913 plusieurs points de la ville d’Argos sont étudiés ; les fouilles à Thasos débutent en 1911 ; en 1914 c’est à Philippes ; et en 1922 le palais minoen de Malia, en Crète est fouillé en collaboration avec les Grecs.

Carte

Je ne développe pas plus l’histoire de l’établissement, mais si cela vous intéresse, tournez-vous vers L’École française d’Athènes de Catherine Valenti.

Aujourd’hui l’École française d’Athènes est un centre de recherche de pointe dont la mission fondamentale est d’étudier la Grèce dans son contexte balkanique et méditerranéen, de la préhistoire à nos jours. Des membres scientifiques, français ou étrangers sont nommés sur concours chaque année et poursuivent leurs recherches au sein de l’établissement entre un et quatre ans, tandis que des chercheurs résidents et des doctorants boursiers ont l’opportunité de venir travailler pour une période plus restreinte.

Les fouilles archéologiques se poursuivent, avec sept missions permanentes, soit six en Grèce (Dikili Tash, Philippes, Thasos, Delphes, Argos, Délos et Malia) et un à Chypre (Amathonte). En parallèle, des missions temporaires sont menées en Grèce, à Chypre ou en Albanie.

Une bibliothèque de plus de 92 000 ouvrages est ouverte plus largement aux chercheurs travaillant sur des sujets lies à tous les domaines de l’archéologie et de l’histoire du monde grec, de la préhistoire à l’époque byzantine, ainsi qu’un fonds sur la Grèce moderne et les Balkans qui concerne les sciences humaines et sociales. Les ouvrages sur l’archéologie couvrent également les Balkans, le bassin méditerranéen, la France et les pays slaves.

Les recherches de l’École sont diffusées grâce à ses publications, avec la parution d’une dizaine d’ouvrages par an, répartis dans seize collections.

LOGO EFA

Les archives

Je vais maintenant vous présenter le service pour lequel je travaille, c’est-à-dire le service des archives. Pour commencer, qu’est-ce que les archives ? Selon le Code du patrimoine, « Les archives sont l’ensemble des documents, y compris les données, quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé dans l’exercice de leur activité ».

Or depuis sa création, dans le cadre de ses activités, l’École française d’Athènes a produit un grand nombre d’archives, sur différents supports et sur différents sujets. En septembre 2013 est créé un service des archives administratives et scientifiques, chargé de collecter, classer, conserver et communiquer ces documents. Y sont regroupées les archives dites manuscrites, administratives comme scientifiques, les collections de documents photographiques et graphiques, ainsi que la collection d’estampages.

Les archives scientifiques sont relatives aux chantiers conduits par l’École depuis sa création en 1846 et sont organisées en séries géographiques, par pays, par région et par site. On y trouve des carnets et des rapports de fouilles, des notes, des études, des dessins, des plans et de la correspondance. En plus de ces séries géographiques, l’EFA conserve une collection non exhaustive de mémoires de membres scientifiques soumis à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et regroupés dans une série, ainsi que des fonds d’archéologues et d’architectes.

La série ADM permet de retracer l’histoire administrative et l’évolution de la politique scientifique de l’École depuis sa création, en conservant les archives de directeurs, tout ce qui a trait à l’administration et au fonctionnement de l’établissement et à la gestion de ses activités scientifiques.

Pour en savoir plus sur le contenu de ces séries, n’hésitez à vous rendre sur le site dans la rubrique Ressources documentaires, où des instruments de recherche détaillés sont disponibles. Vous y trouverez également une présentation plus précise de la collection d’estampage conservée a l’École, riche de près de huit milles documents qui permettent la constitution de corpus épigraphiques.

Tout aussi importantes, les collections de documents photographiques et graphiques viennent compléter le fonds de l’École française d’Athènes. Constituées à partir de 1960, ces deux collections concernent toutes les activités scientifiques conduites par l’EFA en Grèce, à Chypre et en Turquie, depuis la fin du XIXe siècle à nos jours, et plus particulièrement les fouilles archéologiques menées à Delphes, Délos, Thasos, Philippes, Dikili Tash, Argos, Malia et Amathonte.

La planothèque conserve près de 52 000 plans et dessins, qui concernent l’architecture, la topographie, la cartographie et des objets.

On trouve à la photothèque plus de 635 000 clichés anciens et contemporains, sous forme de négatifs noir et blanc et couleur, de 14 000 plaques de verres et diapositives, ainsi qu’un gros volume de clichés numériques natifs.

Pour ces deux collections, la consultation se fait sur place, mais depuis 2011 une base de données en ligne, ArchImage, est progressivement alimentée. Elle permet d’effectuer une recherche selon des critères plus ou moins précis, sur les sites, la légende, le support ou les dates des documents par exemple, ouvrant ainsi ces archives au plus grand nombre.

Archimage

Mon travail

Depuis mon arrivée en septembre dernier, je suis affectée à la photothèque où l’essentiel de mon travail consiste à alimenter cette base ArchImage, notamment avec les clichés les plus récents. De nos jours, vous vous en doutez, les photos prises lors des missions archéologiques ne sont plus versées en négatif ou sur plaque de verre, on ne reçoit que des fichiers au format .jpg ou .tiff. Le volume de photos augmente ainsi très rapidement, mais comme pour toutes archives, on ne les met pas à disposition du public telles quelles, ce qui rendrait la recherche impossible. Aussi les producteurs de ces photos, c’est-à-dire les archéologues, nous remettent les clichés avec un fichier qui contient les « légendes » de chaque document.

Ces légendes répondent à un formulaire qui a été créé en commun entre la photothèque et le service informatique, pour permettre d’y faire figurer les informations essentielles à l’identification des photos et à leur compréhension. Ma mission consiste donc à travailler sur ces fichiers, pour les faire suivre au maximum les règles de description archivistique, les compléter en cas d’informations manquantes, et surtout les rendre le plus compréhensibles possibles, car les tournures et les abréviations employées par les archéologues ne sont bien souvent intelligibles que pour eux.

Au cours de l’année j’ai travaillé sur deux sites, celui de Délos et celui de Dikili Tash. Autant je connaissais le premier, dont les ruines sont bien plus appréhendables par des simples amateurs d’histoire tels que moi, autant le second m’aura donne plus de fil à retordre. En effet, les fouilles à Dikili Tash concernent une période antérieure à l’époque classique et les clichés pris sur place sont bien plus abstraits pour les non-initiés. Cependant avec un peu d’aide et de patience, j’en arriverais presque à discerner un sol d’une sole (vous noterez la blague), et le travail sur ces photos m’a permis de découvrir un autre pan de l’archéologie, l’archéologie expérimentale. Quoi qu’est-ce ? L’archéologie expérimentale consiste à expérimenter des techniques, notamment de construction, d’après les observations faites sur le matériel archéologique. Du choix des matériaux, à leur traitement, et même jusqu’à l’utilisation des structures réalisées comme par exemple un four, tout est testé pour tenter d’identifier et de comprendre les moyens employés dans les habitats néolithiques. Pour en savoir plus sur les recherches menées à Dikili Tash, je vous renvoie vers le site de la mission archéologique.

Délos

Au cours de ma (courte) carrière j’avais déjà classe le fonds d’archives d’un archéologue, celui de Gabriel Millet, d’ailleurs ancien membre de l’EFA, conservé au Collège de France, et pour ce travail, ainsi que pour d’autres, j’avais déjà été amenée à traiter des documents photographiques. Cependant, c’est la première fois que ma mission est centrée sur un matériau si particulier, à savoir des photos, mais en plus sur un sujet précis qui sort de mes connaissances générales, l’archéologie.

Il m’a donc du fallu me documenter, lire, sur les missions de l’École, sur les sites archéologiques, apprendre du vocabulaire qui m’était jusque-là inconnu, traiter avec un type de chercheurs diffèrent des lecteurs de salles d’archives que j’avais pu côtoyer avant, bref, remettre en question mes acquis professionnels et sortir de ma zone de confort. Mais c’est ce que je cherchais et c’est un des aspects du métier d’archiviste qui me plait le plus. En effet, en changeant de fonds à classer, de service, d’établissement, on est confronté à des documents totalement différents les uns des autres et a des contextes de production qui varient, qui demandent de la recherche et de l’adaptation. C’est ce qui fait, selon moi, une grande partie de l’intérêt de ce métier passionnant, qui loin des idées reçues ne nous enferme pas dans un sous-sol poussiéreux !

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