Les archives des Khmers rouges et le Centre de ressources audiovisuelles Bophana

Aujourd’hui je fais une pause dans ma série sur mes aventures asiatiques, avec un article un peu différent. Si mon blog s’appelle L’archivoyageuse, c’est parce que je suis une archiviste…qui voyage. Et quand j’étais au Cambodge, je me suis intéressée à l’histoire de ce pays, dont on garde une trace très nette grâce à ses archives. J’ai à la base écrit cet article pour le site http://journaldunarchiviste.fr/le-blog/, mais j’ai décidé de le publier ici aussi. Bonne lecture !

Lors d’un voyage en Asie du Sud-est à l’automne 2014, j’ai passé trois semaines au Cambodge. A Phnom Penh, la capitale, j’ai visité plusieurs endroits en lien avec le régime des Khmers rouges qui a gouverné le pays dans les années 1970, et dont les autorités furent auteurs d’un génocide sur leurs compatriotes. Ces visites à caractère historique mettent en avant un matériau qui m’a particulièrement interpelée, les archives. En effet présentes en grande quantité, elles mettent en évidence la double valeur de preuve et de mémoires qu’ont les documents, dans un pays dont l’histoire des quarante dernières années touche aujourd’hui encore la totalité de la population.
Rappel du contexte historique

Le Cambodge est un petit pays d’Asie du Sud-Est d’environ 15 millions d’habitants. Il est en grande partie célèbre pour deux choses : les temples d’Angkor et le terrible régime des Khmers rouges.
Après une centaine d’années sous la domination française, le Cambodge obtient son indépendance en 1953, et devient une monarchie constitutionnelle fragile. A partir des années 1967-1968, le pays est secoué par l’insurrection des Khmers rouges, un groupe de rebelles communistes appuyés par la Chine et mené par celui qui sera plus tard le chef de l’état, Pol Pot. Une guerre civile éclate, et les États-Unis, dans leur stratégie d’endiguement du communisme en Asie du Sud-Est, bombardent le territoire. Mais rien n’y fait, et ils se désengagent de la région, échouant à stopper l’ascension des Khmers rouges.
Le 17 avril 1975, ceux-ci prennent Phnom-Penh et installent un régime autoritaire maoïste qu’ils baptisent le Kampuchéa démocratique. Ce régime dure jusqu’à l’invasion du pays par le Vietnam le 25 décembre 1978. Pendant ces trois années, la politique de Pol Pot fait environ 1,7 millions de victimes, soit un peu plus de 10% de la population. Les villes sont vidées, les Cambodgiens sont répartis en communautés villageoises dans lesquelles ils sont soumis à un travail forcé proche de l’esclavage et dans des conditions de famine extrême. Le gouvernement a alors deux objectifs : l’extermination des élites au profit du « vrai peuple cambodgien », c’est-à-dire les paysans, ainsi que la collectivisation totale du pays, censé vivre en autarcie. La population est privée de toutes les libertés, des persécutions raciales et religieuses sont appliquées. Les Cambodgiens sont endoctrinés, et lorsqu’un acte est interprété comme un signe de rébellion, il conduit à la déportation dans une des prisons du régime.
Souvent des anciennes écoles, on y torture les dissidents, les intellectuels, les religieux, et tous ceux qui sont dénoncés ou soupçonnés. Y périssent alors des hommes, des femmes, des vieillards et même des enfants, car le simple port de lunettes est considéré comme la preuve de l’appartenance à l’élite intellectuelle.
Après la chute du régime, une nouvelle guerre civile éclate, qui prend fin avec le retrait des troupes vietnamiennes en 1989. Aujourd’hui le pays connaît une stabilité politique, mais son économie dépend encore très largement de l’aide internationale. Cependant les secteurs du textile et du tourisme sont en plein expansion, et il est très facile d’y voyager et de profiter de ses merveilles.

Tuol Sleng et ses archives

Parmi les prisons du régime des Khmers rouges, celle de Tuol Sleng, ou S21, située à Phnom Penh est l’une des plus connue. Installée dans un ancien lycée, elle se visite aujourd’hui et permet aux touristes de pleinement réaliser l’horreur qui a secoué le pays pendant les trois années du Kampuchéa démocratique. En effet, on y voit encore les cellules exiguës dans lesquelles les prisonniers étaient enfermés, tellement petites qu’il était impossible de s’y allonger. On visite également les salles de tortures, où l’on peut voir les lits en fer servant à l’électrocution. Car tous ceux détenus entre ces murs étaient considérés comme coupables, et devaient confesser leurs crimes. Pour cela plusieurs techniques de tortures furent employées, et lorsqu’elles n’aboutissaient pas à la mort, les Cambodgiens étaient ensuite conduits au camp d’extermination de Choeung Ek, à 17km au sud de la capitale. On y abattait les prisonniers, à coup de pioches, marteaux et même de crosses de fusil, dans un souci d’économie des munitions. Ce camp se visite également, sous forme d’un parcours de plus d’une heure, pendant lequel on se rend d’un point à un autre muni d’un audioguide qui diffuse des témoignages.
Ce qui choque énormément lors de la visite de Tuol Sleng, en plus des installations de torture, c’est la présence d’une énorme quantité d’archives produites par les Khmers rouges. Ils tenaient en effet des comptes et des registres très minutieux sur les opposants au régime. Aussi les prisonniers étaient pris en photo à leur arrivée à la prison, lors des séances de tortures et même une fois morts. Les identités étaient relevées et vérifiées en permanence, jusqu’à l’arrivée au camp d’extermination. Ces portraits des prisonniers, en noir et blanc, sont exposés dans plusieurs des salles de la prison. On y voit les visages des hommes, femmes et enfants qui ont péri entre ces murs. Les visages sont souvent effrayés, parfois fiers et déterminés, mais surtout beaucoup trop nombreux. Les photos des cadavres sont quant à elles insoutenables, et c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai choisi de ne pas en montrer ici.

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Sont également exposées les confessions des criminels. Ils devaient en effet mettre par écrit les fautes commises, et une fois signés par les autorités, les documents étaient conservés. On peut ainsi lire des petites autobiographies des condamnés, qui maintiennent parfois leur version d’innocence, ou qui parfois avouent avoir eu des pensées mauvaises à l’égard du Kampuchéa, avoir commis un larcin ou encore, et c’est ce qui fut avoué le plus souvent, appartenir à la fois au KGB et à la CIA.

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En 2003, un accord entre l’ONU et le gouvernement de Phnom Penh institue un tribunal spécial pour juger les Khmers rouges. Les archives retrouvées à S21 servent alors de pièces à charge contre les dirigeants du régime qui sont toujours en vie, et notamment contre Kang Kek Ieu, alias Douch, ancien directeur de la prison.
Enfin on trouve toujours dans cette prison une autre source de renseignements sur les crimes qui y ont été commis. Il s’agit de Vann Nath, un des seuls survivants. Il doit sa vie sauve à son don pour la peinture. Il fut en effet chargé de peindre des portraits de Pol Pot. Il a publié ses mémoires, et sa présence à la prison rappelle aux touristes à quel point les évènements dont ils viennent parfois tout de juste de prendre connaissance sont récents. On peut de plus admirer ses toiles, exposées dans les salles, qui représentent des scènes de vie et de torture à S21.

Présentation du Centre de ressources audiovisuelles Bophana

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Parmi les Cambodgiens passés par la prison de Phnom Penh, on trouve celle dont le nom a été donné au centre de ressources audiovisuelles. Bophana était une jeune cambodgienne qui fut exécutée le 18 mars 1977, après cinq mois de torture pendant lesquels elle avoue, comme un grand nombre de torturés, faire partie de la CIA. On connaît sa vie et son parcours grâce aux témoignages des personnes qui l’ont connue, mais également grâce aux lettres qu’elle a échangé avec son mari Ly Sitha, lui aussi exécuté. On dispose également de sa confession, conservée dans la prison.

7Le portrait de Bophana pris à son arrivée à Tuol Sleng

En 1996, ce témoignage fait l’objet d’un documentaire réalisé par Rithy Panh, un cinéaste et réalisateur cambodgien qui a perdu sa famille dans les camps des Khmers rouges. Au cours de ses recherches pour ce film ainsi que pour les autres qu’il réalise, il prend conscience de l’état critique du patrimoine audiovisuel de son pays, dont les quelques vestiges qui ont résisté au Kampuchéa démocratique sont éparpillés et en état de lente désagrégation. Avec le cinéaste Ieu Pannakar, responsable de la Direction du Cinéma au sein du Ministère de la Culture et des Beaux-Arts du Cambodge, il va travailler pendant dix ans jusqu’à l’inauguration en décembre 2006 du Centre de ressources audiovisuelles Bophana.

Le premier objectif du centre est de donner accès gratuitement aux archives. Pour cela, des archivistes-documentalistes sont formés, les documents sont traités, doublés en khmer et des activités culturelles sont mises en place. Le centre se dote ensuite d’une école de formation de techniciens du cinéma et de l’audiovisuel, dans le but d’ajouter la création à ses missions.

Aujourd’hui, trois personnes travaillent au département des archives, en charge de la collecte, de l’indexation et de la communication des documents. La collecte se fait en collaboration avec les services et sociétés détenant des films sur l’histoire du Cambodge tels que l’INA, et sont ensuite répartis en fonds. On peut citer les fonds suivant : Gaumont Pathé archives, le Comité international de la Croix Rouge, la Direction du cinéma et de la diffusion culturelle, Comunity Forests International ou encore celui de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense. A l’heure actuelle, c’est avec la RTS, la Radio Télévision Suisse, qu’une campagne de collecte est organisée. Le centre travaille également avec le CETC, les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens, chargées du procès des dirigeants des Khmers rouges, car certains des documents présentent une valeur de preuve importante des crimes jugés.

Le centre détient une version « physique » des documents diffusés au public, une version papier pour les photographies et les bobines des films, mais n’est propriétaire que de ceux qui ont été produits par le Cambodge. Leur communication se fait dans leur version électronique. Les lecteurs disposent en effet d’un espace de consultation situé au premier étage du bâtiment, avec une dizaine d’ordinateurs mis à leur disposition. Le rez-de-chaussée sert d’espace d’exposition tandis que le deuxième étage est celui de la production.

La consultation est gratuite, et nécessite une simple inscription à l’issue de laquelle une carte d’utilisateur est fournie. Cette carte permet l’accès à la base de données Hanuman, sur laquelle sont accessibles 1936 vidéos, 847 archives audio et 157 séries de photographies. La recherche peut se faire par thème : Angkor, le cinéma cambodgien, l’environnement, l’histoire du Cambodge, les Khmers rouges, la danse classique cambodgienne, la religion et la tradition, les femmes cambodgiennes, Phnom-Penh, la santé au Cambodge, les scènes de vie quotidienne au Cambodge, la visite du Général de Gaulle au Cambodge en 1966 ; mais peut également amener plus rapidement à des sujets plus précis appelés « Focus » : autour de S21, Vann Nath, les patrimoines sonores et musicaux cambodgiens, débutant réalisateur, autour du CETC, One Dollar. La consultation des documents audio et vidéo se fait en khmer, français et anglais.

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Lors de ma visite, j’ai par exemple regardé plusieurs documentaires, notamment Bophana, une tragédie cambodgienne, qui a donné son nom au centre ; le premier documentaire de propagande réalisé par les Khmers rouge envoyé aux autorités européennes et diffusé sur TF1 le 13 avril 1978. J’ai également écouté le podcast d’une émission diffusée sur France Inter, L’Élimination, de Rithy Panh, avec Sandrine Bonnaire. Ce jour-là, plusieurs jeunes Cambodgiens étaient assis aux tables de travail présentes dans la salle de consultation, ils semblaient travailler en utilisant la bibliothèque qui y est également mise à disposition des lecteurs. La responsable de salle, dans un français impeccable, m’a expliqué que de nombreuses classes venaient au centre pour travailler sur l’histoire de leur pays, que les activités culturelles telles que les expositions proposées attiraient de plus en plus de public, et elle m’a également donné le nombre de connexions uniques à Hanuman pour le mois d’octobre 2014, qui s’élevait à 1532.

En visitant le Cambodge, il est aisé d’occulter les évènements qui s’y sont déroulés il y a une quarantaine d’années. En effet, le pays semble aujourd’hui complètement relevé, et j’ai rencontré plusieurs voyageurs qui n’avaient aucune idée de qui étaient Pol Pot et les Khmers rouges. Et cette mise de côté de l’Histoire risque de s’accentuer dans les années à venir, puisque les traces physiques telles que le camp d’extermination de Choeung Ek est aujourd’hui menacé d’être rasé pour faire place à des constructions modernes.
Aussi la conservation et la communication de ces archives, que ce soit celles produites sous le Kampuchéa démocratique ou les films consultables au Centre de ressources audiovisuelles Bophana, permet à tous de ne pas oublier l’horreur que le pays a vécu.
Centre de ressources audiovisuelles Bophana
64 rue 200
12211 Phnom Penh
Cambodge
bophana.org

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2 réflexions sur “Les archives des Khmers rouges et le Centre de ressources audiovisuelles Bophana

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